Découvrir Rome | Saint-Pierre-Aux-Liens, un homard rouge

avril 08, 2020

"L'univers est une sphère infinie"

Ce qui est extraordinaire à Rome c'est la façon dont chaque petit détail peut cacher une histoire inattendue. On s'arrête un instant pour observer un détail surprenant et c'est comme si une petite porte sur le passé s'était ouverte. On se retrouve soudain à explorer la vie et la pensée d'un philosophe du XV siècle, se perdant au milieu de réflexions et de débats qui font resonner leur écho jusqu’à la pensée philosophique de Giordano Bruno.
À Rome, de nombreux amateurs de l'art de Michel-Ange montent du Colisée au sommet de la colline de l’Oppius pour entrer dans la basilique de Saint-Pierre-Aux-Liens (San Pietro in Vincoli) et admirer la célèbre statue du Moïse de Michel-Ange, placée au centre du monument funéraire du pape Jules II. Souvent, la visite de la basilique de Saint-Pierre-Aux-Liens se limite à cela, mais le bâtiment conserve plusieurs autres œuvres d'art et objets qui rappellent les anciennes traditions liées à l'emprisonnement de Saint Pierre.

Armoiries du cardinal Nicolas de Cues, basilique de Saint-Pierre-Aux-Liens, Rome

Laissant ces témoignages majeurs de côté un instant, j'ai été frappée, lors d'une de mes visites, par un détail surprenant, les armoiries d'un cardinal représentant un homard. Dans le blason, on peut voir le traditionnel chapeau de cardinal et, en dessous, un beau homard bien souligné par la couleur rouge vif. Le blason se trouve sur le mur de la nef gauche au-dessous du monument funéraire dédié au cardinal Nicolas de Cues, composé d'un magnifique bas-relief réalisé par Andrea Bregno en 1465. Pourquoi un homard ? La réponse est en fait assez banale. Le nom du cardinal, né en Moselle (Allemagne) et devenu en 1450 cardinal titulaire de Saint-Pierre-Aux-Liens, est en réalité Nikolaus Krebs : étant donné que le mot "krebs" en allemand signifie crustacé, au moment de créer les armoiries du cardinal nouvellement élu, on a évidemment pensé jouer sur son nom et on a représenté un homard sur l'écu d'or.
Ce qui est moins ordinaire, c'est que le drôle de homard rouge est associé à l'un des grands penseurs du XV siècle. Nicolas de Cues était un philosophe, un théologien, un diplomate et un homme d'église. Son œuvre est tout à fait révolutionnaire et difficile à classer, à tel point que, si certains considèrent qu’il est le dernier penseur du Moyen Âge, d'autres le considèrent comme le premier penseur de la Renaissance et Descartes le cite comme l'un des précurseurs de la pensée scientifique moderne. Giordano Bruno, grand philosophe de la seconde moitié du XVI siècle, jugé hérétique et brûlé sur le bûcher en 1600 à Rome, place Campo de' Fiori, s’est inspiré des formules et images de Nicolas de Cues pour développer, de façon encore plus révolutionnaire, sa théorie concernant l’infinité de l’univers.

La machine du monde a pour ainsi dire son centre partout et sa circonférence nulle part. 
Nicolas de Cues, La Docte Ignorance (1440)

L'univers [...] est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
Giordano Bruno, De immenso (1591)

Nicolas de Cues, dans son ouvrage La Docte Ignorance (De Docta Ignorantia), parue en 1440, fut en effet le premier à appliquer à l'univers l'image de la sphère infinie, jusqu'alors réservée exclusivement à Dieu. Il affirmait ainsi le caractère illimité de l'univers. Plus d'un siècle avant la révolution astronomique, Nicolas de Cues avait osé écrire que l'univers est infini, en opposition à la cosmologie de la tradition occidentale qui décrivait le monde comme limité. Cependant, chez Nicolas Cues, le monde infini est le résultat d'une réflexion théologique ; il ne s’agit pas d'une révolution astronomique, comme ce sera le cas pour Nicolas Copernic.

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